6. LA TONTE.

La race mérinos d'Arles a été créée à la fin du 18ème siècle avec pour principal objectif la production d'une laine de qualité. Depuis, même si les objectifs ont quelque peu changé, la laine de la région d'Arles est appréciée pour sa finesse, sa souplesse et sa résistance.

La récolte de la laine est effectuée par des équipes de tondeurs professionnels, qui délestent chaque année les animaux d'une toison qui deviendrait trop encombrante aux premières chaleurs. L'objectif de la tonte est de laisser la toison en une seule pièce, afin d'en permettre un pliage correct et d'en faciliter ultérieurement le classement puis le triage.

Les méthodes employées pour récolter la laine ont beaucoup évolué au cours du temps, depuis l'arrachage antique, à la main, pour lequel les animaux étaient soumis à un jeûne préparatoire qui faisait se relâcher la racine des fibres dans leur gaine. Les forces apparurent dès l'âge du fer, leur forme évoluant très peu jusqu'au début du 20ème siècle. L'animal était tondu à terre, les quatre pieds attachés ensemble. Cette technique nécessitait la présence spécifique d'un attacheur. Il n'était pas rare de voir des animaux portant des marques profondes de coups de ciseaux. Les tondeurs faisaient, en moyenne 50 animaux par jour. Compte tenu de la valeur élevée de la laine, les éleveurs étaient très méticuleux: il ne fallait pas qu'il reste un seul brin de laine sur les animaux. Les tondeuses mécaniques, manuelles puis électriques, se sont progressivement imposées à partir des années 1920. Elles ont permis d'égaliser les coupes, de réduire les risques de blessures et surtout d'aller beaucoup plus vite. Traditionnellement, les jeunes animaux (tardons et agnelles), ne sont pas tondus sur la tête, afin de garantir l'animal des coups de soleil. De même, certains éleveurs demandent à ce que le ventre ne soit pas tondu afin que les jeunes animaux ait moins froid en montagne à la couchade.

Les outils anciens (forces, ciseaux, tondeuses à main) ont été progressivement abandonnés pour laisser place à la tondeuse électrique perfectionnée beaucoup plus efficace. Aujourd'hui la tonte se fait sans aucune entrave, selon la méthode dite de bowen du nom d'un tondeur Néo-Zélandais. Celui-ci fut recordman du monde dans les années 70 avec 465 animaux entièrement couverts de laine, attrapés, amenés sous la tondeuse, et tondus en 9 heures. Avec de l'entrainement, cette méthode est d'une grande rapidité d'exécution, en particulier grâce à l'utilisation maximum de longues coupes sans retour en arrière. Elle épargne aussi de la fatigue au tondeur en lui évitant le travail prolongé des mêmes groupes musculaires. Elle s'appuie essentiellement sur des jeux de jambes, positionnant le corps de l'animal pour préparer le passage de la tondeuse.

Compte tenu de la taille élevée des troupeaux de Crau, les gains de temps et de qualité de tonte réalisés, furent spectaculaires. Les premiers tondeurs ayant commencé en Crau à tondre détaché le firent dans les années 67, ce qui entraina une petite révolution dans le monde des tondeurs. Aujourd'hui, la saison de tonte commence en Crau vers la fin janvier pour se terminer début mai. L'objectif est d'obtenir une repousse de laine suffisante pour affronter la montagne et ses intempéries, tout en n'ayant pas à souffrir d'une tonte trop précoce qui exposerait les animaux aux coups de mistral de la Crau. Pour cela, il est impératif de ne pas tondre après le 15 mai, surtout si on monte tôt et haut en estive.

En ce qui concerne notre troupeau, le chantier des tondeurs dure en moyenne 2 à 3 jours. Le chantier des tondeurs, pour être efficace, demande une bonne préparation, une solide organisation et un nombre suffisant d'aides. Il s'agît en effet de préparer et d'amener les lots des bêtes à tondre, de récupérer et plier les toisons, de maintenir la propreté de l'aire de travail et d'évacuer les animaux tondus.

Avant le chantier, nous laissons plusieurs heures les animaux en bergerie afin qu'il transpirent, pour faire monter le suint et faciliter la tonte. A une certaine époque, les éleveurs laissaient plusieurs jours les animaux ainsi, fermant toutes les ouvertures de la bergerie. De ce fait, la laine récupérée était plus lourde et donc rapportait plus.

Les tondeurs sont payés à la bête tondue environ 7 francs par tête. Après la tonte de chaque animal, ils actionnent un petit compteur suspendu au-dessus d'eux. Chacun fait ensuite son bilan à la fin de la journée et est payé en conséquence. Certains tondeurs, moins rapides, font beaucoup moins d'animaux par jour et gagnent ainsi plus difficilement leur vie. Le tondeur professionnel s'il veut vivre de son métier, est en effet obligé de respecter des horaires et un programme de tonte dans les élevages, tout en s'imposant des rendements élevés. Le record du monde de tonte d'une brebis est de 32 sec réalisé sur une brebis de Nouvelle-Zélande. La vitesse de la tonte dépend de la race de la brebis et de l'habileté du tondeur. Un tondeur de bon niveau tond environ 150 brebis Mérinos d'Arles dans une journée de 8 ou 9 heures. En Nouvelle-Zélande on arrive à tondre jusqu'à 250à 300 brebis. Les animaux se tondent plus facilement car sont plus homogènes et le chantier y est mieux organisé. Le rythme de travail de la journée est très planifié avec de nombreuses pauses, et chaque élevage de grande taille possède un local spécifiquement aménagé pour la tonte.

Pour pouvoir vivre, un tondeur professionnel doit pouvoir tondre 30 000 brebis sur toute l'année. Certains montent jusqu'à 60 000 animaux en faisant le tour du monde des différents pays moutonniers. Le circuit commence en janvier par les Alpes, la Crau, l'Aveyron, les Pyrénées, puis se poursuit à partir de septembre par la Grande Bretagne et enfin la Nouvelle-Zélande d'octobre à décembre.

La laine, une fois récoltée, est mise en vrac dans des ballots, les bourras, contenant 80 à 100 kg. Elle est ensuite dirigée vers des centres de triages dont la mission est de retirer tout corps susceptible de la déprécier. Elle est ensuite conditionnée, en ballots de 400 kg environ pour être stockée puis vendue à des transformateurs où elle va être lavée puis gardée, pour donner des produits rustiques (gros pull, tapis, drap) ou peignée pour obtenir des produits fins (jersey, vêtements, prêt à porter).

La laine fut, depuis des millénaires, un véritable moteur des civilisations humaines, créant des emplois et fixant des populations actives dans les régions d'élevage. La laine, fibre naturelle par excellence, reste encore aujourd'hui une matière essentielle aux utilisations multiples: habitation (literie, matelasserie, couvertures, couette, moquette) habillements (toutes formes), art et décoration (haute couture, tapisserie d'art, plaid).

La race Mérinos était caractérisée essentiellement par sa haute spécialisation dans le domaine de la production de la laine, qui fut longtemps le critère principal de sélection. Année après année, les animaux ont développé une toison fine et frisée idéalement protectrice. La qualité de la laine Mérinos d'Arles provient essentiellement de sa finesse: elle est une des plus fines du monde (2 à 3 microns). Cependant, son élasticité, sa frisure qui la rend très moelleuse, le nombre des ondulations des fibres est aussi exceptionnelle. C'est une laine très douce, agréable et chaude, saine et confortable. Elle est particulièrement adaptée à la fabrication de couvertures, couettes, plaids, draperies et tricots. C'est une laine d'exception, une véritable appelation d'origine.

La production n'ayant pas su s'adapter rapidement à la demande, les industriels sont allé à la facilité, en travaillant les laines de l'hémisphère sud. Le potentiel de la production lainière française est ainsi insuffisamment valorisé, le produit vivant dans l'anonymat presque complet.

Pour satisfaire certaines petites unités françaises qui exigent un produit de qualité, un gros travail de triage est alors nécessaire qui ne rattrape pas toujours les défauts du produit initial. On se retrouve ainsi devant le paradoxe d'un produit: la laine Mérinos d'Arles, qui pourrait être une des meilleures laine du monde, et dont on ne sait pratiquement plus quoi faire aujourd'hui. La production de laine fine Mérinos entre en effet en concurrence directe avec les laines fines importées. La laine, qui constitue un produit agricole qui pourrait être dès plus rénumérateurs, est aussi victime de la banalisation générale des produits dans notre socièté. Depuis quelque temps, les éleveurs avec la participation des tondeurs, ont pris conscience qu'en apportant plus de soin lors de la tonte des animaux, il était possible de revaloriser ce produit et ainsi de reconquérir des marchés nationaux. Quoi de plus normal car si de nos jours la laine Mérinos d'Arles a perdu son importance économique d'antan, elle continue d'être l'une des meilleures laines du monde.

On comprend donc pourquoi le produit laine représente aujourd'hui une part infime du revenu du troupeau ovin. Pour redonner un peu de sa noblesse à la laine, il devrait au moins couvrir les frais de tonte et de mise en marché du produit.